Dernièrement, MDCU a eu la chance d'avoir Sullivan Rouaud (fondateur du réseau Arts et ancien journaliste à présent à la tête du nouveau label HiComics) au téléphone. L'occasion pour nous de revenir sur ce tout nouvel éditeur et de parler politique éditoriale, tortues mais également de projets plus personnels.
Bonne lecture à tous !
MDCU : Salut, Sullivan ! Première question. Les Français sont des amoureux de la BD mais ils ont également énormément de choix qui s'offrent à eux chaque mois. Quelles sont tes armes pour séduire le lecteur de comics ?
Sullivan : Hello MDCU ! Comme mes copains chez Bliss Comics, on fait du super-héros mais sans super-héros. C'est-à-dire que les Tortues Ninja, c'est littéralement une dynamique de super-héros mais sans porter le poids de la continuité Marvel. Il n'y a pas cette complexité liée au fait de ne pas savoir où et comment débuter. Chez DC, à part pour les gens qui ont commencé au moment béni d'Urban et du reboot des New 52, tu as peur de t'y mettre. Pas mal de lecteurs voudraient s'y mettre mais ils se sentent légitimement perdus face à l’offre pléthorique et aux relaunch tous les 6 mois. De notre côté chez HiComics, avec les Tortues Ninja en tous cas, ça reste aussi simple que de suivre une série en Manga. Tu prends le tome 1, le tome 2, le tome 3... et tu as tout compris à la fin. Et tu as la même « offre » en termes d’aventure et de narration. Tu as une équipe de héros, des voyages dans l'espace, dans d’autres dimensions, des ninjas, une galerie de vilains, des voyages dans le temps […] Bref tout ce qui fait la recette du comic-book de super-héros.
A côté de ça, je suis du genre à penser que l'indé est une sorte d'El Dorado artistique avec par exemple ce que font Image Comics, Dark Horse, Boom Studios etc. Je pense que notre sélection est assez pointue par rapport à des gens qui auraient déjà un palais bien formé face aux comics et j'espère les convaincre malgré le fait de ne pas publier les mastodontes que sont Ed Brubaker, Jason Aaron et les autres. Mais on laisse leur chance à d'autres artistes que les autres éditeurs n'ont pas encore publié et que je considère être les gros artistes de demain, à l’image de Sean Lewis sur The Few, Ales Kot sur Generation Gone, Sebastien Girner avec Scales & Scoundrels et j’en passe. Et puis, ces bouquins indés sont littéralement tous mes bébés, je les défendrai envers et contre tous.
Et évidemment dans un troisième temps, car c'est pour l'instant la plus grosse vente chez HiComics, Rick and Morty qui est un phénomène de Pop Culture. L'année dernière, Overwatch est sorti et a fini par être une des meilleures ventes de l'année et il se passe exactement la même chose sur Rick and Morty. Les gens ont un peu peur de se lancer dans du comics de super-héros le reste du temps tandis qu'Overwatch ou Rick and Morty, ils ont connu la création des licences de leur vivant puisque c'était il y a trois-quatre ans à peine. Du coup, ils sont tranquillisés quand ils arrivent devant un rayon et qu'ils voient Overwatch Tome 1 ou Rick and Morty Tome 1. C'est cool parce que tu lis du comics sans avoir à t'impliquer sur les logiques du type « je dois lire les 12 crossovers et 18 mini-séries » pour tout saisir, sans même parler de la dépense délirante que ça constitue.
MDCU : Est-ce que tes différentes étiquettes cohabitent ? Est-ce que Sullivan, le passionné, arrive à se faire entendre de Sullivan, le directeur de collection ?
Sullivan : J’espère (rires) ! Pour ça, j'ai une chance énorme, c'est que mes boss et mes collègues chez Bragelonne me font confiance et me laissent faire. Les bouquins que je publie chez HiComics sont mes choix et on les a respectés à chaque fois. Rien que par rapport à ça, j'ai une chance immense. Après, la passion, lorsque cela devient un boulot, tu dois un peu la mettre de côté. Aujourd'hui, mon travail est aussi forcément dirigé vers les ventes. Je ne peux pas envoyer un bouquin qui me passionne, l'éditer et faire 30 ventes parce qu'il n'a aucun potentiel en France.
J'essaie d'adapter ce truc là au mieux. Je pense que pour le coup, le troisième Sullivan, le journaliste qui a été spécialisé là-dedans m’aide pas mal. J'ai pu voir quelles étaient les tendances, les trucs qui répondaient bien et ceux qui ne répondaient pas, sans que ce soit forcément corrélé à une idée de qualité. Je sais qu'il y a des choses que j'aimerais faire aujourd'hui mais que je ne peux pas (encore ?) publier. En même temps, je suis déjà super heureux parce que je peux me permettre plein de trucs comme The Few, un titre qui n’aurait sûrement pas été publié ailleurs et qui fait un carton absolu auprès de la critique et de ces lecteurs au palais déjà développé dont je te parlais. Mais il est vrai que la règle de base était de prendre deux licences pour assumer une ligne indé’ à côté. Les licences « portent » le reste. Evidemment, Rick and Morty et les Tortues se vendent mieux que The Few ou Invisible Republic et pourtant je ne suis pas sûr qu'Invisible ait quelque chose à envier aux deux autres qualitativement.
Éditer The Few était assez osé encore plus en tant que nouvel éditeur. De même, on aurait pu penser que Rick et Morty allait être suivi que par les connaisseurs de l'univers et finalement pour le moment ça a l'air de plutôt bien marcher. Est-ce que c'est ça, Hi Comics ? Est-ce que c'est un éditeur qui va enchaîner les paris risqués ?
Je ne sais pas si on peut parler de pari risqué, surtout quand il existe à côté de nous un marché uniquement tourné vers l’indé’. C’est peut-être surprenant mais en vrai, le « pari » le plus risqué reste les Tortues. Parce que sur le marché français qui reste un petit marché par rapport aux comics, c'est important de le rappeler, les libraires ont été hyper échaudés il y a quelques années avec le reboot avorté. C'est plus dur d'imposer du Tortues que du Rick and Morty. Rick and Morty fait partie d'une génération où les FNAC ou Amazon sont très ouverts aux comics. Tu vas donc toucher plein de monde. Cela pouvait paraître risqué parce que c'était une BD qui n'avait pas été faite mais je pense qu'il y a plus de risques à publier du Ales Kot qui est un scénariste assez complexe à aborder, ou The Few, ou même Tortues, plutôt que Rick & Morty. Pour les Tortues, il faut redonner confiance aux gens et c'est pour ça que l'on met les bouchées triples ou quadruples en ce moment à base de tournées, de dédicaces, de prints exclusifs etc. là où Rick and Morty n'en a pas tellement besoin finalement. Je ne sais pas, moi cela ne me paraît pas si risqué vu d'ici étant donné que pour l'instant, je touche du bois, ça fonctionne pour nous.
HiComics a retroussé ses manches pour les Tortues. Avant-première au salon du livre de Paris, Mateus Santolouco qui enchaîne les dédicaces dans toute la France, un petit focus lors du Free Comic Book Day... est-ce que c'est vraiment l'effet Tortues ou est-ce que faire une promo pas forcément aussi grande, mais au moins aussi variée, va être un mot d'ordre ?
C'est mon mot d'ordre à moi. C'est quelque chose qui était envisagé depuis mon embauche en mai dernier. Bragelonne ne pourra pas toujours céder à mes caprices, mais cette dynamique d’évènementiel, c'est ce que je préfère depuis sept-huit ans que je travaille dans ce milieu. C'est le fait de pouvoir rencontrer des lecteurs un peu partout, d'aller en province, de se marrer, de ramener des artistes, que les gens échangent. Mais ce n'est jamais simple à booker. Là, par exemple Mateus est venu du Brésil, il a du boulot à côté donc il a fallu trouver la bonne semaine pour organiser cette folle tournée mais, définitivement, il y en aura d'autres cette année. Il y a de très gros trucs que je rêve de faire sur Tortues Ninja et Rick and Morty et qui semblent à notre portée, en tous cas je l’espère. On est en train de finaliser ça en ce moment. En même temps, on ne va pas faire que de la licence puisque l'on va faire venir les artistes Joe Kelly et Ken Niimura de I Kill Giants qui seront là pour l'avant-première du film à Paris. Il y aura également le réalisateur du film, et un échange avec Zoé Saldana si tout se passe bien. On va essayer aussi de déplacer ces trois personnes en province : à Nancy, Toulouse, le Mans et Rennes (les villes qui n’ont pas eu la chance d’accueillir Mateus pour Les Tortues), mais entre l’ambition et la raison, il y a souvent énormément de considérations.
MDCU : Tu es passé de consommateur à journaliste puis à éditeur et bientôt à auteur. Est-ce que tu peux nous parler un peu de tes différents projets en tant qu'auteur, nous dire quelques mots sur les histoires ?
Sullivan : Sur les histoires, je ne peux pas parce que ces bébés ne sont pas qu’à moi, sans parler du fait que c’est vraiment un domaine où je suis très, très pudique. Quand je suis éditeur, je fais à peu près ce que je veux en accord avec ma direction, c'est moi qui m'en occupe. Mais là, j'ai des gens qui m'en voudraient que je balance de trop grosses infos. En gros, on a un projet d'aventure de Science-Fiction antique en 3 tomes avec Mathieu Moreau, un ami et un artiste qui va devenir immense dans un futur proche. Je peux te dire que ça s’appelle Les Géants de l’Aurore et que c’est très avancé, qu’on discute avec un éditeur américain et un éditeur français, même si ça ne sortira pas tout de suite. J'écris parce que ça me fait vraiment du bien, que ça m’aide à combattre mes moments de noirceur J'ai toujours écrit des petits trucs pendant des années, pris des notes sur des bouts de papier. C’est pendant une soirée un peu arrosée que Michaël Sanlaville m'a dit « écoute mec, il faut que tu te lances, ferme ta gueule à te plaindre que tu ne peux pas te lancer bla bla ». Et donc je me suis juste lancé... et ça a plu à des dessinateurs. Là dans un premier temps, je suis sur trois projets à côté de HiComics. Les Géants de l'Aurore avec Mathieu en trois tomes, qui est une ambition délirante pour mon rythme, mais j’ai besoin de poser cet univers sur papier. Cela sera une BD franco-belge mais qui va tout de même tirer vers la dynamique de comics, en 80 pages avec un découpage très aérien. Et j'ai trois histoires courtes que je monte à côté, sur lequel je m’éclate parce que le format m’apparaît comme un jeu. Je ne peux pas dire avec qui je travaille dessus d’autant que tout n’est pas réglé, mais on s'éclate bien malgré le retard dingue que j’ai pris dessus. C'est sans prétention, c'est juste que les copains veulent bien dessiner mes histoires, mais si ça peut sortir, je ne vais pas m'en priver non plus puisque cela reste un rêve de gosse. Dernier projet, je bosse avec un l’un de mes meilleurs amis qui m'a demandé un scénario pour un court-métrage de S-F pour le marché américain. Et là j’hallucine qu’on fasse appel à moi, parce qu’on parle d’un projet tellement gros que j’ai du mal à y croire mais comme me disait Michaël : « ferme-la et fonce ! ».
MDCU : Donc de la BD mais du court-métrage aussi ?
Sullivan : Ouais. En fait, je ne veux rien m’interdire parce que l’écriture, ça reste poser des idées sur papier. Je ne me sens pas plus scénariste BD que scénariste de cinéma ou quoi que ce soit. Je ne me sens pas scénariste du tout déjà. Pas au sens propre en tout cas dans le sens où ce n'est pas mon activité principale. Du coup, j'écris aussi pour d'autres médias. Là par exemple on m'a proposé il y a quelques jours de proposer un pitch pour de l’animation. Je vais essayer de m'y coller si mon agenda le permet. C’est une chance inouïe que d’avoir ses idoles qui vous proposent du boulot. Je n'ose pas ne pas en profiter. Le projet le plus avancé, c'est Les géants de l'Aurore où on a beaucoup de dessins, de références, de scénario. On sait où on va sur les trois tomes, on connait la fin et la teneur de notre histoire, même si tout risque de changer en court de route comme sur n’importe quel projet. Ce projet-là, c'est pour 2020, les histoires courtes peut-être un peu plus tôt et le court-métrage, je ne sais pas trop. J'écris mon petit script qui passera ensuite entre les mains de gens qui ont plus d'argent que moi et qui en feront bien ce qu’ils veulent, à l’américaine. Je pense que c'est pour la fin d'année ou début de l'année prochaine. Je ne sais pas trop, je veux le découvrir comme un spectateur.
MDCU : Du coup, il faudra ouvrir l'oeil. Tu ne seras pas cantonné à Bragelonne, c'est ça ?
Sullivan : Effectivement, je ne voulais pas proposer ces projets à Bragelonne pour une question évidente d’éthique. C'est comme avec Arts, je suis président de la boîte mais je m'occupe juste de signer les contrats et je ne m'occupe pas du tout (du tout, j’insiste) de la ligne édito ni même de prendre le temps de lire ce que produit l'équipe actuellement sur les sites. Je m'intéresse à la rigueur aux statistiques, qui sont meilleures qu’à mon époque, signe que tout va dans le bon sens, je vérifie que tout fonctionne, ce genre de chose mais je ne mélange surtout pas les rôles. J'ai déjà vu des gens fantasmer du genre « il y a de la pub Tortues Ninja sur COMICSBLOG.fr alors qu'il est chez Bragelonne », ce genre de choses. Évidemment que les gens vont se faire ce genre d'idées et je ne peux pas leur en vouloir. Je peux juste leur dire que je me regarde tous les matins dans le miroir et que je ne pourrais pas le faire s’il y avait le moindre biais. Je ne le ferais pas s'il y avait le moindre soupçon de conflit d'intérêt ou quoi que ce soit. C'est la même chose sur l'écriture. Je ne veux pas abuser de ma chance de travailler pour une maison d’édition et je sais que les gens derrière me le reprocheraient et ils auraient raison. Évidemment que c'est plus facile quand tu travailles déjà dans l'édition donc c'est pour ça que je tente ma chance ailleurs et avec des gens différents à chaque fois. Le passé de journaliste a fait que j'ai rencontré pas mal de gens passionnants un peu partout, avec qui j'ai envie de travailler, que cela soit des éditeurs ou autre.
MDCU : Avoir autant de connaissances que toi en BD lorsque l'on écrit, c'est un avantage ou un inconvénient ? Tu as plus d'idées ? Plus de pression ?
Sullivan : (rires). Ecoute, je cherche moi aussi la réponse à cette question. Je pense que tout ça, c'est inconscient en fait. Des fois, c'est un avantage. Je peux dire au dessinateur « ah non, là le découpage c’est pas du tout ce que j’avais en tête », parce que j'en ai lu tellement et que je suis fan des trois genres. Des quatre genres si on ajoute l'indépendant, que cela soit le manga, le franco-belge, le comics... Cela aide pour quelques aspects même si de toute façon, le dessinateur sait beaucoup mieux que moi ce qu’il fait. Et en même temps, des fois, c'est l'inverse. J'ai l'impression que je me mets devant le clavier et je ne sais plus rien sur rien. J'ai l'impression que quand je passe en mode scénariste, avec mes idées bien en tête, j’oublie tout une fois devant le fait accompli, les règles, les émotions qui m’ont amené là, etc. Tout devient hyper dramatique dans ma tête. Je pense qu'il faut juste en faire plus pour que cela devienne une seconde nature et se poser moins de questions. Aujourd'hui, je suis encore dans la phase « Comment je fais, est-ce que ça fait bien, mais ça je l'ai déjà vu ailleurs, est-ce que c'est pas du plagiat, est-ce que ça va correspondre à ce que mon dessinateur veut ? […] » Je ne sais pas trop. J'ai l'impression que deux parties de mon cerveau n'arrivent pas à se parler. C'est flippant. Du coup, j'ai l'impression que ce que je fais en BD, c'est de la merde. Mais il paraît que c'est normal. Et c'est aussi ce qui fait que je n'arrivais pas à parler de mes projets avant ou à les proposer à des dessinateurs. Je stresse beaucoup dès que ça sort de moi, parce que même si je parle beaucoup, j’ai un gros problème d’introspection, que je soigne par une réelle passion et une admiration pour les artistes. Ils sont souvent les seuls qui ont compris comment le monde devrait tourner
Merci énormément pour toutes ces réponses !
Voilà pour l'interview. On espère que ces quelques questions vous ont intéressé. Sachez qu'elles sortent un petit peu de ce que l'on peut voir d'ordinaire car l'ami Sullivan a déjà répondu à plusieurs interviews, justement. Si vous voulez voir d'autres questions (et, peut-être, des choses plus classiques également), n'hésitez pas à vous balader sur la toile. On y trouve beaucoup de choses intéressantes notamment concernant l'avenir des Tortues Ninja en France.
Pour le reste, HiComics vous donne rendez-vous le 25 avril pour le retour de Warren Ellis et le 23 mai pour I kill giants.








Commentaires
Sur twitter aussi il était pas très sympa mais bon, au moins je suis content qu'Hi Comics ait de si bonne licence.