Delcourt

Superworld : l'interview exclusive

Le scénariste Jean-Marc Rivière répond à nos questions
Nous vous présentions il y a quelques temps la critique de Superworld (que vous pouvez retrouver ici), un des derniers titres parus sous le label Comics Fabric chez Delcourt. Aujourd’hui, nous vous proposons une entrevue avec son scénariste, Jean-Marc Rivière. Rencontre avec un auteur passionné et passionnant.
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Quel est votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a amené à faire du comics ? J’ai un parcours atypique car je suis prof à la fac. Depuis une dizaine d’années j’écris des romans. J’ai commencé par des romans policiers. Le dernier était un roman d’amour. Ca me frustrait un peu du point de vue narratif d’écrire toujours des choses longues. Comme je lis beaucoup de comics, je me suis dit que j’allais en faire un. J’ai écrit un scénario et je l’ai envoyé à David Chauvel, mon éditeur, qui l’a pris tout de suite à ma grande stupéfaction. Je viens de nulle part et c’est très bien comme ça. Quelles sont les lectures comics qui vous ont le plus marqué ? A la base, ma grande idole était Hugo Pratt. Je suis ensuite parti découvrir sa grande idole, Milton Caniff. De Milton Caniff, je suis passé aux auteurs des années 30-40, comme Frank Robbins, qui fait la transition entre les années 40-50 du strip et les comics des années 60-70 à la Kirby. Après, je ne supporte pas le comics des années 80 - début 90. Je suis arrivé directement sur Warren Ellis, la base des années 2000. Planetary est ma série préférée et John Cassaday mon dessinateur préféré. Après, j’ai rayonné, j’ai lu l’intégralité des dessinateurs qui avaient bossé avec Warren Ellis. Puis, je suis passé aux scénaristes qui ont bossé avec ces dessinateurs : Bendis, Brian K. Vaughan. Je suis hyper-accro.
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Pourriez-vous nous présenter Superworld en quelques mots ? L’idée de base était de faire une histoire de super-héros sans super-héros. J’ai imaginé un monde qui ressemble beaucoup à ce qu’on vit aujourd’hui sauf qu’avant il y avait des super-héros. Ils ont tous disparu il y a 14 ans au moment d’installer un bouclier qui défendait la Terre et ils ont laissé des enfants, qui sont devenus de grands adolescents à éduquer, bien pénibles et avec des super-pouvoirs. Que fait-on d’ados vraiment pénibles avec des super-pouvoirs ? On les enferme dans un ghetto, on leur dit « Vous vivez comme des footballeurs du PSG avec villa, piscine et super-voiture mais, en échange, vous ne faites rien avec vos super-pouvoirs ». Et tout va bien jusqu’au début de Superworld. Si on trouve dans votre récit des références aux X-Men et à Spider-Man, on pense également à Rising Stars. Était-ce une source d’inspiration ? J’ai un gros problème avec Rising Stars. Je trouve que ça part bien et, après, j’ai un problème avec le dessin et la mise en couleurs. Les deux premiers tomes sont très bons mais la suite me tombe des mains. Mon approche du comics tient au fait que c’est un genre hyper-codifié, que le lecteur s’attend à voir des choses, qu’il a un substrat culturel. Ce qui est drôle, c’est de jouer avec les codes. Ce n’est pas pour rien que
Superworld
contient la devise « A grands pouvoirs, grandes responsabilités ». J’aime retourner les choses. La vraie histoire de Superworld n’est pas une histoire de super-héros mais d’adolescents et de transmission des valeurs, comme dans Spider-Man. Il se trouve que mes super-héros n’ont pas eu la génération précédente de héros qui leur auraient appris à gérer leurs pouvoirs. C’est une thématique classique mais revisitée à ma manière, plus adulte, même si c’est paradoxal car le dessin de Francesca est volontairement très manga, ado… Il y a une distorsion entre ce que j’ai voulu y mettre et la forme que j’ai choisie pour le faire. C’est ce que j’essaie de faire.
Justement, comment s’est déroulée votre collaboration avec la dessinatrice Francesca Follini ? Ce qui m’intéresse, c’est la narration : comment prendre une histoire, la raconter dans un format hyper-cadré avec des contraintes et comment se libérer de ces contraintes pour donner envie d’aller à la page suivante. Avec mon éditeur, notre position était la suivante : « On est dans un marché qui n’existe pas en France. On lance un comic book qui ne soit pas totalement à l’américaine mais, en même temps, on veut quelque chose qui ressemble physiquement et intellectuellement à du comics à l’américaine. On a donc pris quelqu’un qui n’est pas du tout une dessinatrice de comics. Le truc de Francesca, c’était le manga. Le mélange du dynamisme de son dessin et son découpage très comics créent un contraste avec l’esthétisme manga qu’elle introduit , ce qui est vraiment intéressant. On prend un genre, on l’adapte à notre manière, on introduit nos propres influences. Francesca fait deux planches encrées par jour, 360 jours par an. Productivité maximale avec qualité strictement homogène. Superworld est très dur à dessiner car je ne me refuse rien dans mes scénarios. Je ne me pose pas la question de savoir si c’est dessinable ou pas. J’aime bien les cadrages bizarres. Dans les tomes 2 et 3, Francesca se lâche. J’aime bien les plongées, contreplongées, champs, contrechamps. J’écris tout. Pas forcément les cadrages mais je mets si c’est un plan américain, un gros plan… Je donne des indications très précises. Cela dit, si le dessinateur trouve que ça ne marche pas comme ça, le but est qu’il se fasse plaisir. Le dessinateur a un rôle. Ce que j’aime, c’est envoyer un scénario et recevoir un dessin qui est plus que ce que j’imaginais. Et c’est le cas avec Francesca. Superworld commence par la devise de Spider-Man sur les pouvoirs qui impliquent la responsabilité. Pensez-vous que les super-héros actuels ont perdu leurs valeurs ? Historiquement, dans la BD, les héros arrivent toujours à des moments de crise. Superman arrive en 38. Maintenant, le héros n’a plus aucun sens particulier de nos jours. Aujourd’hui la crise est plus économique et les personnages ne sont plus considérés comme des super-héros en tant que tels. On prend un archétype et on le remplit d’humain, de personnalité et on voit comment il réagit. Par exemple, le Batman de Morrison, ce n’est plus un super-héros en lui-même, c’est un personnage qui est confronté à la mort, à des problème de filiation… Le super-héros ne joue plus du tout le rôle qu’il jouait avec Kirby. C’est pour ça que, fondamentalement, j’ai pu enlever les super-héros de cette histoire. Votre scénario reprend différents éléments de notre actualité. Quel était l’objectif ? Le but, c’est de travailler sur la distorsion. Comme on travaille sur les codes des comics mais en les bougeant un tout petit peu, là, je voulais bosser sur le temps présent mais à chaque fois il est un peu tordu. Obama, c’est le président du monde mais ce n’est pas le Obama qu’on connaît. C’est un Obama qui a les cheveux blancs, qui, quand la Tour Eiffel est attaquée, est capable de balancer tout le monde. Il y a des vrais personnages, ça sert à ancrer la situation dans le temps mais ils sont toujours un peu modifiés. Il y a Johnny Depp qui est avec Angelina Jolie. Ce n’est pas vraiment une uchronie, c’est juste de la distorsion. De la même manière, le rapport à Paris est un peu distordu : la Tour Eiffel a une statue de Zoltar tout en haut, dans le 2e tome, le QG du gouvernement mondial, c’est l’opéra Garnier sauf qu’il n’y a plus la fresque de Chagall. On travaille sur les codes, on les bouge un tout petit peu pour faire quelque chose de personnel sans que le lecteur soit perdu. Ca lui donne des axes de lecture, une intimité avec le genre comics, Paris et l’Histoire qui est intéressante sans être dans le cadre strict.
Dans Superword, la jeunesse post-humaine se vautre dans la décadence. Est-ce un critique des « fils de » qui naissent du bon côté de la barrière ou regrettez-vous la dérive de la jeunesse en règle générale ? Si je dois oui, je vais passer pour un vieux facho conservateur. Rires. Je comprends très bien qu’on puisse trouver des aspects de critique sociale à Superworld. Effectivement, le ghetto autour du champ de Mars est assez métaphorique des ghettos de riches. Les petits jeunes sont pénibles parce qu’ils vivent dans une situation de luxe, parce que personne ne les a jamais cadrés, mais ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est de faire une bonne BD avec une intrigue qui donne envie de tourner les pages. Il ne faut pas voir de sous-entendus derrière, ce sont juste des petits clin d’œil mais ça s‘arrête là. J’essaie d’être léger car je déteste les trucs sociologiquement ou politiquement trop pesants. Superworld fait 96 pages. Vous avez bénéficié d’un espace confortable. Est-ce que ça a influencé la structure et le rythme du récit ? Comics Fabric, c’est 94 planches. C’est une vraie contrainte. Quand j’ai écrit la première mouture du scénario, ça faisait un tout petit plus d’uns centaine de pages. Il a fallu réduire. Quand on passe de 105 à 94 pages, mine de rien, ça oblige à tout réécrire. En même temps, ce n’est pas du 56 pages, donc ça me laisse le temps de développer mon intrigue comme je veux le faire, avec des pauses, avec la possibilité de faire visuellement ce que j’aime, c’est-à-dire des splash pages, des doubles planches quand j’en ai envie, des trucs expérimentaux, pas pour du comics mais pour de la BD éditée en France. Je n’aime pas les récits linéaires, j’aime faire une pause de temps en temps, mettre une petite case avec une photo du passé, je mets un petit flash-back. Le fait d’avoir de l’espace permet de gérer tout ça de manière confortable. A quoi peut-on s’attendre dans les deux prochains tomes de cette trilogie ? Dans les tomes 2 et 3, il y a des super-héros qui arrivent. Au début du tome 2, on découvre que de tous les super-héros retombés sur Terre, les trois quarts sont morts. C’est une métaphore de ce que je pense de la nécessité d’avoir des super-héros. On en garde parce que ceux qui restent sont des parents qui ont des relations compliquées avec leurs ados qui les découvrent. Les autres, on peut les tuer très facilement car ils ne servent à rien. Le sujet du tome 2, c’est la relation entre ces ados qui ont grandi sans parents, à faire ce qu’ils voulaient parce qu’ils étaient plus puissants que tout le monde, Comment réagir quand tu te retrouves avec une mère qui revient avec exactement le même physique que lorsqu’elle est partie ? Tu as 14-15 ans est ta mère est une bombe de 30 ans, qui n‘a pas changé, qui retombe telle quelle. Il y a un petit clin d’œil à Warren Ellis et à Authority. Y a-t-il une suite après les trois tomes ? Potentiellement, oui. C’est une question économique. Pensez-vous écrire d’autres comics ? Pour le prochain projet avec David Chauvel, on veut travailler par fascicule. On va faire un volume qui sortira en France, cartonné, normal mais écrit pour être composé avec des fascicules de 22 pages. Je trouve intéressant de travailler sur ce format car ça rajoute de la contrainte mais c’est une contrainte qui a un vrai sens. On est obligé de réfléchir au nombre de séquences à caler dans 22 planches et, en même temps, qu’il y ait une continuité dans le volume, donc c’est intellectuellement stimulant.

AfA

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